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Le conditionnel comme outil de non-développement économique

Publié par Dany Marquis le

Selon Wikipédia, le Conditionnel est un mode employé pour exprimer un événement ou un état soumis à une précondition (d'où son nom), pour rapporter des faits tout en exprimant un doute à leur sujet, ou comme « futur du passé ».

Exemples :

  • Si j’avais les ailes d’un ange je partirais pour Québec!
  • Si j’avais un char, ça changerait ma vie, j’irais me promener su’l bord, de la Gaspésie.

Mais pourquoi vous parler du conditionnel? Parce que pour qu’une entreprise survive dans un petit milieu ou un petit marché, elle doit obligatoirement survire à une période cruciale que j’ai nommée :  l’étape du conditionnel.

Cette réflexion vient de mon observation de l’évolution d’une petite entreprise inspirée de par ma propre expérience, et par celle des entreprises autour de moi.  Notez que je ne me considère pas comme un expert en la matière et j’essaie de décrire une situation commune à plusieurs entreprises qui ont fermé leurs portes ou qui vivent présentement des difficultés.

Selon moi, il y a un phénomène récurrent dans le développement des entreprises à l’intérieur des quatre étapes ci-dessous :

  1. L’effervescence des débuts

Youppi!  Un nouveau café, boulangerie, microbrasserie, chocolaterie, librairie, épicerie fine, etc. près de chez nous!  C’est merveilleux!  Et si on a la chance de connaître le proprio, de près ou de loin, on se sent partie prenante de l’aventure.  On débarque massivement à l’ouverture officielle.  On apporte des fleurs, on souhaite bon succès à l’entrepreneur qui en a le cœur gonflé à bloc.  Les ventes montent en flèche et l’entrepreneur essaie de jongler avec cette nouvelle vie tout en s’adaptant avec ses connaissances, ses moyens, son énergie.

  1. L’épreuve du feu

Une fois terminée la lune de miel et, disons les 6 premiers mois, s’installe alors un certain plateau où les clients viennent acheter le produit.  À ce moment, les consommateurs seront sans pitié si le produit est mauvais, le service est médiocre, les cuisines sales, l’ambiance pourrie.  La loi du marché fera alors son œuvre et l’entrepreneur devra retourner faire ses devoirs avant de repartir une autre entreprise ou appliquer sur une job de fonctionnaire s’il est brûlé au vif.  À ce moment, j’accepte sereinement l’impitoyable loi du marché  et la conclusion qui a frappé durant la première année la défunte entreprise.

  1. L’étape du conditionnel

Je décrirai cette étape un peu plus loin mais dirai simplement que cette étape peut durer jusqu’à une dizaine d’années de travail et c’est cette étape qui achève 95% des entreprises en les poussant à fermer suite à des difficultés financières ou un ras-le-bol majeur de l’entrepreneur, pouvant même aller du burn-out à la dépression. 

  1. Fin de la traversée du désert

Ici, l’entreprise locale a passé le stade de l’incertitude et a atteint un équilibre permettant à l’entrepreneur de récolter un peu et de se reposer, n’ayant plus l’épée de Damoclès au-dessus de la tête et pouvant travailler à devenir meilleur sans avoir à composer avec les facteurs subjectifs décrits à « L’étape du conditionnel.

Il m’est difficile de décrire l’étape #3 car c’est un concept que je n’ai jamais vu dans mes bouquins de gestion, et qui n’a jamais été discuté.  Toujours selon ma petite expérience évidemment.  Afin d’illustrer ce propos, prenons une entreprise fictive, Sugar Daddy biscuiterie, et son propriétaire Marc.  Il a passé les deux premières étapes avec un produit incroyable, à bon prix et il s’investit dans son entreprise à 100%.  Notre ami Marc arrivera indéniablement à une espèce de plateau au niveau de ses ventes, et même à une diminution progressive.  Et ce malgré un produit exceptionnel.  Pourquoi?  À cause  de cette fameuse étape du conditionnel.

L’entrepreneur entendra alors comme une litanie, récitée en chœur, et dans laquelle chacun y exprimera la raison pour laquelle il ne va plus chez Marc. 

Si / s’il ________________________, j’irais…

  • faisait des petits repas
  • Les murs étaient d’une autre couleur
  • La musique était moins forte
  • N’avait pas engagé Mme Chose-binne, parait qu’elle a couché avec le gars du garage et qu’elle a fait une dépression
  • Était ouvert le dimanche
  • Coupait sa barbe
  • Avait une terrasse
  • Avait un permis d’alcool
  • Servait des petits déjeuners, tu sais là comme Cora, avec des petits fruits
  • N’était pas tombé dans la lune à la lumière l’autre fois quand j’étais en retard pour le travail et qu’il ne m’avait pas donné du menton en entendant mon coup de klaxon
  • Ne donnait pas des barres tendres enrobées de chocolat à ses enfants comme collation
  • Son ! »/$%?&*() de chihuahua ne me courait pas après quand je fais du jogging dans sa rue
  • Ne votait pas pour Pauline Marois
  • Ça puait pas autant quand il fait cuire ses biscuits
  • N’avait pas congédié ma femme/cousin/beau-frère, etc, qui a travaillé pour lui l’année passée, parce qu’il/elle faisait une job extraordinaire et il l’a congédié sans raison
  • M’avait souri l’autre fois à l’épicerie, non mais quel snob!
  • N’était pas autant arrogant avec ses foutus biscuits
  • N’avait pas dit sur twitter que « star académie » produisait des artistes sans âme
  • Criait pas autant quand il coache l’équipe de soccer
  • Ne baragouinait pas en arabe aux Marocains qui viennent d’arriver, « choukran » c’est quoi ça « choukran », on est au Québec ici
  • Ses toilettes étaient propres, la dernière fois que je suis allé, la poubelle avait été renversée
  • N’avait pas eu autant de subvention
  • C’était plus grand
  • Avait l’air climatisé
  • Le stationnement était mieux situé, comme au Tim Horton, eux ils l’ont l’affaire,
  • Le stationnement était asphalté
  • N’avait pas une Harley Davidson
  • S’il faisait ses biscuits avec de la farine équitable et biologique dont les céréales ont été bénies par un descendant du Frère André

Et si, et si, et si…

Je crois que je vais arrêter ici car je sens l’ironie me monter au nez.  Mais voilà que notre ami Marc se retrouvera vite découragé, car il fait de très bons biscuits dont il est fier, mais les gens se mettent à le bouder pour toutes sortes de raisons.  Certaines mêmes qui le touchent directement comme individu.  Des gens iront même plus loin et se serviront de leur pouvoir d’achat pour lui faire du tort :

« Pas capable de le sentir ce Marc, j’achèterai donc mes biscuits dans une biscuiterie à 600 km de chez-nous »

Il y aura même des entreprises, qui lui achetaient des biscuits qui se mettront à acheter ceux du concurrent et l’afficheront fièrement dans leur vitrine.  Tiens-toi Marc!  T’avais juste à pas… (choisir dans la liste ci-dessus).

Soit Marc lance l’éponge, tombe en dépression ou il prend du recul pour voir les options qui s’offrent à lui.  Car à ce stade, l’étape du conditionnel est inévitable.  Nul n’est prophète en son pays.  Marc devra modifier son entreprise pour être rentable sans dépendre de sa clientèle locale, si fidèle hier mais si dure aujourd’hui.  Donc, il essaiera de vendre ses biscuits à l’extérieur, par internet, peut-être même dans la ville de l’autre biscuiterie, probablement victime du même phénomène local.  Il demeurera  heureusement toujours un petit noyau d’irréductibles qui continueront de visiter Marc et d’apprécier ses biscuits et son travail.

Et si jamais Marc me demandait conseil, je lui dirais de n’écouter ses clients que d’une oreille seulement car même en investissant et en s’adaptant à satisfaire sa clientèle locale (revoir encore la liste ci-dessus), ceux-ci trouveront alors un autre prétexte pour ne pas y aller. 

Un jour un client me faisait part des commentaires de sa mère, qui n’avait pas mis les pieds dans un de mes cafés depuis 3 ans.  Pas d’air climatisé, il fait trop chaud selon la dame.  Je lui ai expliqué qu’installer l’air climatisé coûtait autour de 15 000$ et que pour l’instant, on ne pouvait se le permettre.  Je lui ai donc demandé pourquoi elle ne venait pas durant l’hiver.  Le client prit un air insulté et me dit qu’elle préférait le Tim Horton de toute façon. 

Tout ça pour vous dire que nous sommes tous et chacun responsables de cette étape du conditionnel et qu’elle correspond pour les entreprises à une véritable traversée du désert qui peut être mortelle.  Pour l’entreprise et même pour l’entrepreneur, car on parle beaucoup de réussite en affaire, de champions, d’abondance, surtout pour ceux qui restent dans les gradins : consultants, conférenciers, comptables, banquiers.  On n’entend pas souvent parler de faillites, de dépression, de couple en divorce, de suicide.  Oui, oui, de suicide.  On encourage l’audace, la prise de risques, on salue les entrepreneurs qui ont traversé leur désert.  Seul.  Et on se surprend qu’il y en ait si peu.  Et chacun dans notre coin on boycotte, jusqu’à ce que l’entrepreneur traverse son désert, qu’il démontre que son produit est apprécié, ailleurs. 

Un effort collectif devrait être fait pour passer par-dessus nos réticences, pour pardonner les erreurs de débutants, et même parfois la personnalité sulfureuse des entrepreneurs.  Car pour traverser le désert, ça ne prend pas la couenne dure, oh non, mais molle, flexible et très très épaisse.

**** 

Pour un exemple concret et réel, je vous invite à cliquer sur le lien à la fin de ce texte qui a été l’élément déclencheur de ce blog.  Ma conjointe vient de Coaticook, bien connu pour sa crème glacée, et peut-être un jour pour sa microbrasserie.   Une page Facebook (Coaticook ma ville) a été créée et on peut y lire le quotidien et le pouls de cette ville à travers les annonces, commentaires de citoyens et coupures de journaux.

Une publication de monsieur Stéphane Lafrance a attiré notre attention :

 

[…]Il y a quelque chose que j'ai de la difficulté à comprendre...  J'adore me retrouver à la micro brasserie qui se trouve devant la laiterie Coaticook. On y retrouve une bonne bière blanche que [sic] je raffole à déguster et chaque fois que j'y passe, que ce soit avec mon épouse ou avec des amis, j'y trouve toujours mon compte pour bien remplir mon estomac. […] Il y a quelque chose que j'ai de la difficulté à comprendre... Rarement j'y croise beaucoup de monde. Pourtant, y a plein de place pour vous accueillir...  On me dit que c'est écho lorsqu'il y a beaucoup de monde... Je ne peux valider car rarement il y a eu «beaucoup de monde» lorsque j'y suis passé. Mais, même si c'était vrai... je m'y rendrais pareille... car je ne connais pas encore d'endroit où on peut chuchoter lorsque «bondé de clients»! Oui, j'ai de la difficulté à comprendre... Un investisseur qui serait bien content de voir son rêve : VOUS accueillir, se réaliser!

[…]

Je vous invite à cliquer sur ce lien, qui est public et à y lire les réactions. 

Cliquez ici, mais ne cliquez pas trop fort svp

Je ne suis jamais allé dans cette microbrasserie.  Et je ne peux affirmer avec certitude que l’entreprise a dépassé l’étape de l’épreuve du feu.  Toutefois, ça m’a tout l’air d’une entreprise qui vit son étape du conditionnel et qui traverse son désert. 

Et n’allez pas penser que j’essaie de vous dire qu’on doit consommer local par pitié, et  forcer les clients à consommer dans certains établissement.  L’entrepreneur a la responsabilité de donner le max pour obtenir nos dollars, et d’un autre côté, on doit prendre conscience que ces mêmes dollars investis dans la petite entreprise ont des retombées beaucoup plus grandes qu’en les investissant dans certaines autres entreprises.  Je crois donc, qu’en tant que consommateurs, on doit faire un minimum d’effort afin de conserver dans notre paysage économique ce type d’entreprise.  Une belle économie de petites entreprises en grappe de raisin, au lieu d’un Wal-Mart par ville.  Car si on laisse la loi du marché sévir dans nos communautés, c’est Wal-Mart qui va gagner.

Et si. Si, si, si.

Et si vous êtes un entrepreneur dans l’étape du conditionnel, en plein désert,  ne lâchez pas!  Car avec le temps, même l’eau la plus trouble et boueuse finit par s’éclaircir.

Et si. Si, si, si.

Et si vous me trouvez idéaliste, je vous réponds : merci.

 

Dany Marquis

 

Page facebook de la microbrasserie de Coaticook : Microbrasserie de Coaticook

Suggestion de lecture ( en anglais ) :  The small-Mart revolution – How local businesses are beating the global competition par Michael H. Shuman 

 


5 commentaires


  • J’ai à peine touché L’effervescence des débuts que je me retrouve dans un désert bien esseulée. En ce moment seule dans une région loin de mes proche là où j’ai rêver un jour de m’établir pour la beauté du paysage et pour avoir cru en cet endroit et les gens de la place, là où les gens passent devant ma boutique comme s’ils traversaient sur une lumière rouge ‘’ attention’’ zone proscrite’’ On me dit que cela va prendre au moins 5 longues années avant que les gens de la place accepte l’entreprenneur et son produits( moi et ma boutique). J’ai investi chaque sous que je ne possaidais pas, un de mes enfants a vécu dans cette joli ville que l’on dit acceuillante, de l’intimidation grâve au point où je doive mettre un avocat pour la faire retirer pour sa sécurité car la direction à protégé les agresseurs, quelqu’un est venu me dire à ma boutique que mon commerce n’est pas le bienvenu ici, des gens influant se sont permis de venir dans mon commerce pour m’infliger l’humiliation par la suite ventiler en propageant des idée fausses sur moi mais Le plus marquant de mon histoire sera ce soir :) , la façon que j’ai découvert votre article. La personne qui a partager sur sa page facebook votre article se dit triste de voir qu’une population agis de la sorte. Elle trouve cela triste … mais c’est exactement ce qu’elle me fait, en m’excluant des entreprenneurs de la place sur ces post de facebook. Aujourd’jui, pour être franche la seule et unique cliente qui est passée dans ma boutique a levé le nez sur mes produits que ‘’ ça va couter cher ça ! ’’ et elle est reparti non sans ricaner..dsl avec sa chumy sans oublier de me rappeler ces mots ‘’ on va voir làlà ..’’ … ??? La rage me monte quelque peu dans le coeur. Votre aide me serait précieuse.

    Madame l'intruse le

  • Bonne analyse du démarrage d’un coffee shop: ouvert en mai dernier, j’ai un menu du jour depuis septembre! Effectivement, l’option resto prend le dessus, les ventes déclinent malgré le groupe d’irréductible appréciant la vision café. Une suite pertinente à votre commentaire serait de mettre en lien ceux qui subissent ou on surmonté ces revers afin que les bons coups soient partagés.
    Ma propre analyse des commerces locaux fait ressortir une démarches commune:essai de divers type de publicités, réorientation de l’offre, égarement de la vision de départ…
    Un mentorat spécialisé dans le lancement d’un coffe shop serait le bienvenue! Ça éviterais d’enrichir les consultants et autres publicitaires.

    PIerre le

  • Très intéressant, je n’avais jamais vu cela sous cet angle.

    Ghislain le

  • Félicitation pour votre audace à parler de cette réel problématique en région mais j’ai un malaise avec cet article. Je dois donner envie à mes clients de venir dans mon commerce, ils ne doivent pas avoir l’impression qu’ils y sont obligé. On est seul maitre de nos choix, et si c’était si facile, la réussite n’aurait pas si bon goût. La vie est remplie d’essai non concluant, si ça ne fonctionne pas à droite, va à gauche! Qu’est-ce qui nous différencie des grandes entreprises ? C’est là qu’on doit mettre notre énergie, pas sur les fausses critiques.

    Anita le

  • Beau et bon billet. Bonne continuation. Le bonheur est dans le coeur. Le succès ne se compte pas uniquement en dollars.

    Pierre le

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