Les dessous de la tasse: Guatemala


Florence Marquis

Guatemala Brulerie du Quai

 

Les échanges mondiaux de café représentent entre 10 et 15 milliards de dollars selon les années. Plus de 2,25 milliards de tasses de café sont consommées dans le monde chaque jour. L'économie du café représente une part importante des revenus de plusieurs pays de chaque côté de l’équateur. C’est également le produit le plus exporté après le pétrole et les mouvements de marchandise sont donc reliés de près aux enjeux géopolitiques des pays producteurs et on peut y voir les traces de leurs histoires teintées par les stratégies de colonisation européenne.
Cette chronique se veut un regard différent sur l’industrie et le contenu de nos tasses de café, avec le regard de Florence Marquis, étudiante au baccalauréat intégré en affaires publiques et relations internationales de l’Université Laval. 

Guatemala, pays en fuite

Acteur méconnu sur la scène internationale, le Guatemala n’est que trop souvent oublié. Pourtant les situations qui l’affectent ne sont que trop réelles et les effets sur sa population sont durs à laisser de côté. D’une situation politique démocratique en déclin, avec un système enclin à la corruption, de changements climatiques détruisant les champs et l’espoir des citoyens démunis, d’une insécurité alimentaire ou de la pauvreté, il est aisé de comprendre pourquoi des citoyens et des familles tenteraient de fuir. 

Politique et COVID-19

Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, des présidents plus progressistes dirigèrent le pays jusqu’en 1954 où un régime militaire prend place. Ce régime largement contesté met en place une forte instabilité politique que même une constitution et le retour au pouvoir de civils n’arrivent pas à résoudre. Après une guerre civile à l’intérieur du pays, en 1996, est signé un accord de paix et est mise en place une commission de la vérité afin d’enquêter sur les atrocités commises sous le joug du gouvernement. À la suite de cela, une certaine paix s’installa et la démocratie évolua tranquillement dans ce nouveau contexte. 

Pourtant, l’installation d’un régime présidentiel avec sa rigide séparation des pouvoirs permit à la corruption de se perpétuer et d’exercer une forte influence dans la sphère politique. Ce fut tant le cas qu’une commission fut créée conjointement avec les Nations unies en 2006; La Comisión Internacional Contra la Impunidad en Guatemala (CICIG).  Son but était d’implanter des mesures à long terme afin de réduire les possibilités de corruption. Son support au procureur général permit d’accompagner des Guatémaltèques à travers des litiges les opposant à de fortes personnalités économiques et politiques. Elle lança des enquêtes sur des centaines de personnes accusées de ce tort. Malgré le fort support populaire, l’élite politique en place décida de s’y opposer et en 2019, la commission ne fut pas renouvelée. Un contrôle de constitutionnalité fut effectué et il fut déclaré qu’il était illégal pour le gouvernement de prendre cette décision unilatéralement. Depuis, les gouvernements travaillent afin d’effacer les progrès et de reprendre le contrôle sur les institutions gouvernementales. Également, malgré une apparence de démocratie, le régime politique au Guatemala est loin d’être libéral. En 2020, 60 plaintes de menaces et d’attaques sur des journalistes furent effectuées. Également, depuis le début des années 2000, 18 journalistes furent assassinés. Aussi, entre le début de 2019 jusqu’en 2020, les attaques à l’encontre des défenseurs des droits de la personne ainsi que contre les grandes figures des mouvements sociaux devinrent un phénomène récurrent. Plus de 651 personnes furent victimes de harcèlement ou d’attaque. L’avortement est coupable de 3 ans d’emprisonnement si elle est pratiquée alors que la vie de la mère n’est pas en danger. Également, le système judiciaire n’est pas indépendant, est facilement influencé et ne juge pas les plus graves litiges suffisamment rapidement pour qu’il ne se reproduise pas. Ce ne sont que quelques exemples de non-respects des droits et libertés qu’il est possible de retrouver dans les démocraties libérales. 

Au même titre que le restant du monde, le Guatemala fut également touché par la crise épidémiologique du Coronavirus. Tant que le président en place, M. Alejandro Giammattei décida d’en faire sa priorité, et ce, aux dépens de son peuple. Dans la nuit du 20 au 21 novembre 2020, le gouvernement adopta en urgence le budget pour 2021, sans débat et sans possibilité d’accès aux discussions pour la population. Ce mode d’adoption obscur se doubla du fait que ce budget n’allait qu’augmenter l’endettement du pays. Une grande partie de ce budget était consacré à des solutions pour la crise sanitaire, sans considérer les problèmes d’insécurité alimentaire et de malnutrition que la population ne vivait ni pour la pauvreté qui sévit dans une bonne partie du pays.  Les citoyens prirent donc en assaut la rue et mirent le feu au parlement en signe de protestation et demandèrent la démission de président. 

Changements climatiques et narcotiques

Ensuite, l’un des secteurs économiques les plus importants au Guatemala est l’agriculture, totalisant 9.4 % de son PIB et employant 31 % de sa population active. Pourtant ce secteur est également victime d’iniquité, de changements climatiques ainsi que de plusieurs conjonctures dues entre autres aux cartels mexicains situés à proximité du pays. Tout d’abord, le Guatemala est principalement reconnu grâce à sa culture de café, de bananes, d’ananas ou de sucre de canne. Ces secteurs, plus rentables, permettent aux familles qui en ont la charge de survenir à leur besoin de manière convenable. Également, ces domaines qui emploient environ 8 % des agriculteurs prennent 80 % des terres, en laissant très peu aux petits agriculteurs qui se démener afin de combler leurs besoins de bases. Cette inégalité est expliquée par des années de sous-investissement en agriculture, mais également par le démantèlement de plusieurs institutions qui venait supporter l’agriculture. Plusieurs communautés agricoles ont dû se retourner vers des secteurs moins lucratifs, comme la culture de la patate, de l’avoine ou du maïs ou encore l’industrie de l’huile de palme. Également plusieurs ont été soumis aux intempéries de la nature. Dans les dernières années, trois ouragans ont frappé le Guatemala, détruisant des années de travail dans les champs, de nombreuses cultures et infrastructure, mais faisant également plusieurs morts. Plusieurs familles ont été obligées de fuir, de migrer vers une autre région du pays ou encore vers le Mexique et les États-Unis. Que ce soit de la sécheresse, des inondations, des éruptions volcaniques, ce pays est extrêmement sensible aux changements météorologiques qui continuent de croître chaque année. Également, ayant signé des accords de libre-échange avec les États-Unis et l’Europe, il suffit qu’il n’y ait qu’une petite variation des prix, par exemple dans le domaine du café, pour que les conséquences atteignent les agriculteurs.

Un autre problème qui toucha quelques producteurs fut l’influence qu’exercèrent les cartels de drogues mexicains sur eux. Ils les incitèrent à faire pousser des plantes de pavot, afin de fabriquer de l’opium. Sujet à la pauvreté, il ne fut pas difficile de convaincre les fermiers de faire pousser cette plante qui leur rapportait un bon revenu. Souvent, ils ignoraient ce qu’ils faisaient réellement pousser et se faisaient dire qu’ils aidaient à produire des médicaments, ce qui expliquait la valeur de la plante. Par la suite, le gouvernement guatémaltèque, poussé par les États-Unis qui essayaient de couper l’herbe sous les pieds du commerce de drogue mexicain, essaya d’éradiquer tous les plants et d’empêcher sa production. Cela, sans offrir d’aide financière aux fermiers qui perdant cette part importante de leur revenu, se virent retomber dans la pauvreté. C’est cela qui vient en partie expliquer une partie du problème qui sévit au Guatemala et pourquoi il y a de l’insécurité alimentaire qui vient toucher modérément 45 % de la population et gravement 18 % de celle-ci. Ce pays se retrouve également avec le pire taux de malnutrition chronique chez les enfants qui atteint 50 % de ceux en bas de 5 ans, ce chiffre montant à 70 % pour les enfants autochtones. Il est donc plus aisé de comprendre la frustration de la population lorsque le gouvernement a présenté un budget n’incluant pas de fond afin d’aider sa population à passer à travers cette crise. 

Émigration et immigration illégale

Que ce soit par la situation politique, la situation économique ou la crise alimentaire qui sévissent actuellement au Guatemala, il est possible de comprendre pourquoi certains citoyens décident de migrer vers les États-Unis.  77 % des Guatémaltèques qui migrent le font à la quête d’une nouvelle situation économique, d’une meilleure situation pour leur famille, d’une meilleure éducation. En effet, à partir de la 6e année, l’école devient payante pour les enfants, ce qui ne permet pas à beaucoup d’enfants de se sortir de la pauvreté en visant un statut éducationnel plus élevé. Une bonne partie des fermiers ont à peine assez de terres pour pouvoir faire pousser suffisamment de nourriture pour nourrir leur famille, mais avec les ouragans, certains ont tout perdu. En effet, 59 % de la population vivent sous le seuil de la pauvreté. Pour eux, l’option d’obtenir un meilleur emploi afin de subvenir aux besoins de leur famille en allant aux États-Unis, serait parfaite s’ils pouvaient seulement entrer au pays. En effet, les États-Unis ont adopté plusieurs politiques afin de criminaliser les immigrants qui essayeraient de traverser la frontière afin d’y demander refuge. Ils ne pouvaient plus se déclarer réfugiés. La vice-présidente des États-Unis, Kamala Harris, a fait une sortie publique en conjurant les Guatémaltèques de ne plus essayer de traverser aux États-Unis sans avoir les documents officiels, car ils les retourneraient de bord. Elle assura également son souhait de travailler conjointement avec le Guatemala afin de trouver des solutions à long terme afin de régler le problème. Son but était également de trouver des solutions aux problèmes de fond qui menait à la prolifération d’immigrants, par exemple l’argent que se faisaient des cartels en faisant passer aux frontières américaines des Guatémaltèques. C’est une activité qui a en effet produit quatre milliards de dollars pour ces criminels mexicains. Cette migration peut facilement être qualifiée de crise quand les chiffres sont exposés. En effet, depuis 50 ans, plus d’un million de citoyens ont essayé de fuir le pays. Des sondages prouvèrent que la plus grande raison pour laquelle ils partaient était économique et 75 % des gens interrogés annoncèrent leur désir de retourner à leur mère patrie après avoir économisé suffisamment d’argent.  

Également, les États-Unis ne sont pas les seuls à vivre des problèmes avec leurs frontières, quoique plus minimes, le Guatemala en vit aussi. Déjà que ne possédant pas de frontière commune avec les États-Unis, les Guatémaltèques en quête d’une vie meilleure sont obligés de passer par le Mexique afin de pouvoir entrer dans le pays tant désiré. Mais ils ne sont pas les seuls à convoiter ce rêve de sécurité financière, des Honduriens et Salvadoriens le partagent également, tout en se retrouvant encore plus loin du but. Cette situation se compliqua davantage avec la pandémie mondiale. En 2020, le Mexique annonça qu’il avait l’intention de fermer ses frontières à tous les voyages non essentiels et le Guatemala en fit de même. Malgré cela, en janvier 2021, des soldats guatémaltèques durent arrêter une caravane de neuf miles migrants de Honduras. Ce problème risque encore davantage de s’aggraver dans les années à venir avec la hausse des phénomènes climatiques qui risquent d’avoir encore un impact négatif sur la situation socio-économique.      

Finalement, comment vient se placer le commerce du café en interrelation avec tous les autres éléments présentés un peu plus haut dans ce texte? Tel que mentionné plus tôt, le café est un domaine relativement lucratif dans le domaine de l’agriculture, de bonnes terres y sont accordées et les familles qui s’en occupent, reçoivent généralement un salaire décent et des conditions qui permettent de vivre convenablement. Par exemple la ferme de San José Ocana situé à San Juan Sacatepéquez qui produit des grains de café de qualité supérieure. Les producteurs possèdent une ferme avec plus de 175 hectares de forêt, dont 85 sont réservés inclusivement à la production de café. Ils ont réussi à se démarquer grâce à une altitude élevée ainsi que des sols riches en nutriment.

Retrouvez notre sélection de cafés du Guatemala ici

 

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