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Barista, seuls les forts survivent

Publié par Dany Marquis le

Derrière la machine espresso durant un après-midi pluvieux.  Le café est plein et les clients arrivent un derrière l'autre.  Tu maîtrises ton environnement, t'es un artiste, un guerrier.  Tu t'es mis de la musique qui groove et tu te déplaces presqu'en dansant.  Tu réussis à garder ton environnement propre entre chaque client.  Mais vient un moment où le nombre de client est trop élevé pour un seul barista.  Tu sens ce moment arriver.  Tu l'as déjà vécu.  L'été s'en vient, les rushs infernaux aussi.  

Mais maintenant, t'es seul.  Le boss trouve que les ventes sont pas encore assez élevées pour justifier deux baristas...  On l'aime le boss mais parfois...  

Alors on se donne un peu plus, malgré la vaisselle qui s'accumule.  Le comptoir est petit.  T'es obligé de prendre les clients par groupe de 3 ou 4 et de prendre leur commande, de les faire payer et d'aligner tes coupons de cuisine à coté de la machine espresso.

Deux grands lattés

Un petit cappuccino

Un chocolat chaud au lait

Deux mokas glacés avec vanille

On se prépare à faire tout ça mais on regarde les gens dans la file en leur lançant un petit regard qui peut vouloir dire: " Fais toi s'en pas bébé, chu à toi dans 2 minutes, je vais te faire le café de tes rêves."  Le clin d'oeil est superflu.

On attaque les breuvages.  Mais les commandes reviennent et reviennent.  Comme les têtes de l'Hydre de Lerne qui repoussent à mesure qu'Hercule les coupait.  Tu te sens comme Hercule.  Et lorsque celui-ci brûle les moignons dépourvus de leur tête, il se rend compte qu'elles ne repoussent plus.   Mais tu ne peux pas brûler les clients, le boss serait pas d'accord...  Alors l'idée de fermer la porte à clé te vient à l'esprit.  Ça aussi le boss n'aimerait pas...

Le temps d'attente augmente.  On garde son mojo.  On est cool.  Lorsqu'on se tourne dos au client, pour rincer un pichet, ramasser un sirop, on cesse de sourire durant quelques secondes, on respire par le ventre pour revenir au front.  Souriant.  

Une tisane

un mokaccino avec du chocolat au lait

Votre chocolat chaud monsieur, il est fait avec de l'eau?

non

Avec de la poudre de cacao?

non

Ok, un chocolat chaud avec du chocolat noir

(normalement, tu expliques que tu fais une ganache avec du chocolat provenant de Barry Callebault mais là t'es en transe, les processus de communication aux clients viennent de passer derrière le cerveau reptilien)

Un espresso allongé

Deux cafés filtre

Tu souhaites vivement que personne ne te demande un piston, ou autre type de préparation manuelle.  (Pourrais-je goûter le Rwanda Bourbon en V60 svp? -----  Nonnnnnnnnnnn!)

Le café est toujours plein.  Tu n'entends plus la musique.  À ce moment, tu fonctionnes mais c'est fragile, suffit d'échapper un pichet de lait, de manquer de café dans le moulin, de papier dans l'interac, on se dit que si quelque chose arrive, on gérera les commandes une à la fois.  Et voilà que les clients continuent d'entrer en masse, tu commences à voir embrouillé, à tituber.  Stress.  Tu retournes le dos au client pour rincer les gigantesques pichets du blender.  Tu en profites pour prendre quelques secondes de répit.  Tu regardes par-dessus ton épaule la file de clients.  Tu te dis: "un à la fois".  Tu retournes au front.  L'esprit plus clair, tu te rends compte que t'as du lait dans tes lunettes et qu'il y a des cuillères par terre.  Tu fais un pas en arrière, tu nettoies tes lunettes et ramasses les cuillères.  

Tu reprends une salve de commandes.  Tu vois clair, t'as le pas assuré.  Tu bouges dans ton espace avec assurance, tu souris, tu fais des blagues aux clients.  Ton entrain remplit l'air.  Le cliquetis du pot à pourboire change d'un octave.

Tu reprends lentement le dessus.  Ton environnement est bordélique  des traces de lait, de la glace, du café moulu sur le comptoir, les poubelles sont pleines.  T'es rendu à ta 10e pinte de lait en 15 minutes.

 

Tu renvois du revers de la main des habitués qui attendent pour payer.  Ils paieront demain.

Et tout à coup, tu ressens une énergie, un soubresaut dans l'air.  Tu lèves tes yeux de prédateur, les oreilles dressées, museau au vent et tu vois la bête...  Ton corps est parcouru de frissons.  Une bête, jaune vif, à l'apparence inoffensive vient de se stationner en face du café.  Tu sais.  Tu sais trop bien ce qu'elle contient.  Tu espères.  Les clients rigolent et attendent de voir la suite des choses.

Un autobus, rempli de touristes français, ouvre sa porte et les laisse débarquer un à la suite de l'autre.  L'animal les laisse sortir et tu les vois se déplacer en direction du café.  

 

C'est là, à ce moment là, que la scission s'effectue.  Tu sais maintenant que ton comportement décidera de ton camp.  Un vrai barista n'a peur de rien.  Tu penses au boss et tu l'entends te dire:

"Barista, trouve ton mojo"

Tu recules, tu vois la cafetière entourée d'un halo blanchâtre et les porte-filtres scintillent d'une lueur bleutée.  Les grains de café flottent et dansent au-dessus du moulin.  

Tu écartes les jambes, pointes le nez vers le plafond, et lances un cri primal qui résonne dans le café.  Tout le monde sursaute et se tait.  Silence.  Tu recommences à entendre la musique et le rire des Français qui arrivent.  Tu changes la musique, prends une gorgée d'eau 

Les Français arrivent, tu passes à travers leur commande une après l'autre.  Ils trouvent ton accent sympathique mais ne savent pas que ton cerveau reptilien a maintenant pris le contrôle de ton esprit.  Ton langage est un mélange de grognement simiesque et de klingon mais les gestes sont précis et efficaces.  Tes réflexes sont conditionnés par l'entrainement.  Chaque breuvage est une oeuvre d'art.

 

Les Français sont partis.

Les clients quittent.


Tu restes seul avec toi-même.  Ai-je rêvé? te demandes-tu.  Mais la vue de ton comptoir prouve que non.  Tu as survécu.  Tu gonfles le torse et fais ta fermeture, ta caisse, les poubelles, le plancher.  

Tu quittes le café, fermes à clé, vérifies les fenêtres.

Tu prends une bonne bouffée d'air et tu t'en vas chez vous.  Durant le trajet vers la maison, tu entres dans un stade méconnu de méditation qui te permet de revenir à toi-même.  Période de transition nécessaire pour ne pas alerter ta famille, tes amis.  Les civils ne comprennent pas et pourraient avoir peur.

Tu entres chez toi.  Tu sais. 

T'es un barista!

 


5 commentaires


  • Il fut un temps où, après avoir joué au parc tout près de la Brûlerie du Quai, j’amenais mes enfants boire un bon chocolat chaud. Nous nous sommes souvent fait surprendre par le vent qui nous glaçait mais que nous bravions parce que jouer en famille c’est la vie à l’état pur. La chaleur du breuvage, la crème fouettée, les guimauves étaient une récompense et un vrai réconfort. Mon insistance auprès de Dany fait qu’aujourd’hui je me retrouve derrière le bar depuis 4 semaines. Je suis aussi une guerrière, ceinture noire de judo. L’adrénaline que procurent les rush, c’est le combat. Maintenir cette adrénaline à son plus haut niveau sans verser dans la noradrénaline qui cause la panique, l’anxiété et une envie de s’éffondrer en pleurant. Le combat est toujours avec soi-même. Repousser ses limites, contrôler ses émotions, être concentré à la tâche pour que les gestes soient précis et que le résultat frôle la perfection qui se transfère au client avec la première gorgée. L’échange est là. Au judo, c’est le premier principe: entraide et prospérité mutuelle. La perfection c’est le partage du bien, du bon et du beau. Venez y goûter!

    Virginie le

  • Tout est possible quand on aime ce qu’on fait !

    https://www.youtube.com/watch?v=RgebDmDNXyM

    JS L-Gemme le

  • Hahahaha! Très bien écrit!

    Nadia le

  • Haha! C’est tellement comme ça que je me sentais lorsque j’étais barista. Exactement. Les têtes de l’Hydre de Lerne. C’est tellement ça! :D

    Bianca Lavoie le

  • Toujours aussi beau Dany

    Yannick le

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